Rayon gériatrie

Alors comme ça c’est vous le monstre ?
L’affreux monsieur qu’on m’a décrit
Il fallait bien que j’vous rencontre
Avant que vous n’soyez parti
Vous n’êtes déjà plus vraiment là
L’alcool vous a bouffé le corps
La haine a perdu d’son éclat
Mais j’vois qu’elle vous consume encore

Alors comme ça vous faisiez peur
Vous faisiez mal à vos enfants
Vous vous plaisiez en dictateur
En vieux dégeulasse triomphant
Ca doit vous faire un peu bisarre
D’être tout petit, sans même une bière
De pourrir au fond d’un plumard
A la merci des infirmières…

Dans l’super-marché de la vie
Qu’on appelle aussi hôpital
Vous êtes au rayon gériatrie
A votre âge c’est original
Cinquante ans ce n’est pas bien vieux
Pour être sénil, incontinant
Mais je vous voit un peu anxieux
C’est vrai qu’tout ça c’est consternant

Monsieur le monstre ne pleurez pas
J’suis pas venue vous accâbler
C’est qu’votre fils est dev’nu papa
Et j’aurais aimé lui ram’ner
Un regard, un geste, une parole
De vous qu’il aurait pu aimer
Parc’qu’la haine c’est comme la vérole
Mais j’ai pas b’soin d’vous l’expliquer…

Je sais c’est moi qui était naïve
Voilà des heures que j’parle toute seule
Vous êtes loin sur une autre rive
Déjà comme au fond d’un linceul
Monsieur le monstre il se fait tard
Je vous laisse comme j’vous ai trouvé
Posé tout au fond du couloir
Pas loin de la maternité

Tout mon respect mon cher beau-père
Et puisque vous êtes condamné
J’vous souhaite une mort moins amère
Que votre vie si mal menée
Car même si c’est bien malgré vous
Je vous doit l’amour de ma vie
Et un enfant si beau, si doux
Que malgré tout j’vous remercie

(Michèle Mühlemann)