Cafard latent (ou "Mortel")

Il a une moustache de lait
Tout autour de la bouche
Debout sur le tabouret
Il sort juste de la douche
Il a mis du dentifrice
Sur sa p'tite brosse à dents
J'le trouve mignon, mon fils
Si petit et si grand...

Dans l'fond y'a la radio
J'y fais pas attention
Mais lui, accroche des mots
D'mande les explications
« C'est quoi cuvendmourir ? »
Allez répond maman
L'a dit « cuvendmourir ! »
C'est quoi ? Dis-moi, j'attends

Vécu avant d'mourir
Dis-je à mon questionneur
C'est comme ça, c'est la vie
On vit et puis l'on meurt
Allez, lave-toi les dents
C'est l'heure d'aller dormir
Dépêche-toi qu'est-c'qu' t'attends ?
Lui dis-je dans un soupir

Il n'a pas de réaction
Je m'apprête à sévir
Mais une nouvelle question
M'arrête net, me déchire
« Mais, tous le monde ? Maman ?
Même papa ? M ...Même moi ?»
« Ben oui, évidemment
tout l'monde, enfin j'crois ! »

Sur ces mots son visage
Se défait, s'assombrit
Et y'a comme un orage
Dans ses yeux tout remplis
D'une tristesse si profonde
Si lourde pour son p'tit coeur
Tristesse vieille comme le Monde
A trois ans ça fait peur

Il me tombe dans les bras
Envahi de sanglots
Répète « mais moi j'veux pas !
Je n'veux pas ! c'est salaud !
Je le serre, le console
Mon faiseur de maman
Mais il pleure, se désole
De n'être plus comme avant

Ça me renvoie bien sûr
A mon cafard latent
A cette vieille blessure
De quand j'avais 4 ans
Ce jour où je compris
Qu'j'étais pas éternelle
Que tout un jour finit
Même moi, p'tite demoiselle

Y'a des réalités
Comme ça incontournables
Qu'on aim'rait bien changer
Elles sont même innombrables
Comment te dire mon fils
Qu'on finit par s'y faire
Et que sans sacrifice
Elles finissent même par plaire !

Que le fait de mourir
Tous autant que nous sommes
Pour le meilleur, le pire
Rapproche un peu les hommes
Et que ça donne du poids
A chaque instant qui passe
Qu'ça peut donner la foi
En tout c'qui nous dépasse
(solo)
Alors on parle d'Amour
On parle de religion
On parle de retours
On parle de néant
On soulève les questions
Qui elles,semblent éternelles
Passent les générations
De mortel en mortel

Le lendemain matin
Il était vraiment content
De voir qu'on a l'air bien
Qu'on était tous vivants
Il m'a dit d'un ton complice :
"Hier c'était vrai, maman ? ...vraiment ?"
J'te trouve mignon mon fils
Si petit et si grand